Quand j’étais croque mort.

En mai 2016, suite à une formation diplômante, j’ai été embauchée au sein d’un groupe de pompes funèbres en tant que conseillère funéraire (pour ne pas dire Responsable d’agence puisque j’étais seule et que je faisais TOUT).

Le deuxième jour après mon arrivée, on m’a donné les clés d’une agence et d’une chambre funéraire avec trois salons en me disant  » c’est en étant autonome qu’on apprend ». Me voilà donc à 25 ans responsable d’une agence que je ne connais pas, pour exercer un métier que je connais peu.

J’ai tout de suite adoré ce métier – j’y ai trouvé ma vocation. J’étais dévouée et passionnée par ce que je faisais. La rencontre avec les familles, cette intimité soudaine et précieuse. L’impression de soulager d’un poids des gens blessés par cette chose naturelle et terrifiante qu’est la mort. Il m’est parfois difficile d’expliquer cette tendresse que j’éprouvais envers mes familles, qui remettaient entre mes mains leurs proches tant aimés. Je les ai accompagnés, j’ai été témoin de détresses familiales, j’ai écouté leurs secrets, je les ai consolé, rassuré, j’ai assisté à des obsèques sans famille ni amis. Les gens ont un regard biaisé sur ce qui a été mon métier pendant plusieurs années. D’une part parce que l’inconnu est anxiogène mais aussi parce que ce domaine souffre de divers préjugés. Sont en cause les médias, les journalistes et l’histoire elle même. Cette agence je lui ai donné toute mon énergie, avec seulement deux jours de repos dans le mois. Car oui, les gens meurent aussi la nuit, le weekend, le jour de Noël et il faut bien répondre au téléphone, faire le transport du défunt et les recevoir.


VOS QUESTIONS :

♦ Non les gens qui travaillent dans ce domaine ne sont pas plus tristes que d’autres. Ils ont une sensibilité différente. J’arrivais à dissocier ma vie privée de mon travail. Parfois c’était plus dur mais dans l’ensemble je le pouvais. Je me souviens de cette jeune fille de 18 ans, consciente qu’elle allait mourir jeune d’une maladie héréditaire, venue choisir ses propres obsèques alors qu’elle était en age de passer le permis. Mais je me souviens surtout de la douceur de sa maman, du compliment ubuesque qu’elle m’avait fait sur mon trait d’eye liner alors qu’on allait fermer le cercueil, de son sourire sincère quand elle a remercié l’équipe. Les remerciements valent de l’or quand vous êtes conseiller funéraire.

♦ Non le métier de conseiller funéraire ne se résume pas à « maquiller des morts ». Quand j’entends ça j’ai le cerveau qui vrille. Si je devais le décrire je dirais qu’il faut savoir tout faire : recevoir des familles, organiser des obsèques, entretenir la chambre funéraire, faire les transports de corps, faire les démarches administratives en mairie (etc), faire du relationnel, vendre des monuments funéraires… Mais certaines fois c’est aussi être entremetteur entre les membres d’une famille qui ne s’entendent pas, prendre la colère de personnes tristes, écouter (parfois même consoler) des personnes qui vont vous confier leurs plus intimes secrets, avoir des instants de rire, prendre des claques au sens humain, voir du tragique, des connaissances, des gens de votre âge, des enfants…

♦ Non on ne dit pas à quelqu’un qui travaille dans le funéraire « bah il en faut hein » parce que c’est un métier qu’on choisit et qu’on fait (pour ceux que je connais) avec dévouement. On ne fait pas ça pas pour l’argent, parce qu’on est clairement sous-payé. Oui bien-sur qu’il y a des gens malhonnêtes, comme dans tous les domaines mais malheureusement lorsqu’on parle du funéraire, ce sont toujours en des termes peu élogieux or il y a du beau dans chaque rencontre.

♦ Oui je voyais/touchais les défunts. J’avais une chambre funéraire avec trois salons. J’ai parfois habillé des corps, même si en règle générale c’est plutôt les thanatopracteurs qui s’en chargent. Mais lorsqu’une famille n’avait pas de budget je pouvais le faire pour les dispenser d’avoir à payer cette prestation. Je me souviens d’une fois particulièrement difficile avec un nourrisson, j’avais du me faire assister de deux collègues. Je les installais, j’assistais à toutes les mise en bière (acte de mettre un corps dans un cercueil) – moment qui me tenait à cœur pour faire le lien entre le maître de cérémonie et moi-même qui les avait côtoyé pendant plusieurs jours. Je tenais à les accompagner autant que possible.

♦ Les soins de conservation consistent à faire des injections de formol au défunt pour que le corps se dégrade moins vite. Ce n’est absolument pas obligatoire. Ils peuvent parfois donner un aspect plus jeune. Mon grand-père paraissait 20 ans de moins. Ces mêmes soins de conservation ont permis à plusieurs de mes familles de revenir de leur voyage et de pouvoir dire adieu à leur proche. Mon plus grand respect aux thanatopracteurs qui font de leur mieux pour magnifier nos êtres chers, qui effectuent parfois des miracles, qui ont des cas difficiles et qui sont toute la journée seuls pour manipuler les gens qu’on leur remet entre les mains.

Témoignage : Dany Calofer, conseiller funéraire depuis plus de 20 ans

On apprend à un enfant à marcher, on apprend à un jeune à conduire, on forme un adulte à son futur travail , que nous donne-t-on comme moyens pour appréhender la mort et le deuil ?
J’exerce depuis 20 ans, avec la même passion, mon métier de conseiller funéraire. Chaque histoire de vie, chaque famille, chaque individu est riche de sa différence. La mort renvoie à l’égalité et pourtant il faut composer avec chacun, autrement car la mort  ne s’appréhende pas de la même façon. Elle peut être brutale, elle peut être lente, douloureuse, elle est toujours et forcément malheureuse pour ceux qui restent .
Le jour d’un entretien il y a toujours ce : « où, quand, comment ? » En trois mots je donne le tempo pour le lieu, la date et la finalité  de la cérémonie.
Entre tact, psychologie, anticipation, il faut percevoir, deviner, proposer, innover et répondre aux demandes des familles. Elle est désuète l’image d’Épinal qui nous représente avec un haut de forme et le mètre à la main.
La société a évolué les attentes sont variées, diverses, nous sommes désormais des « funeral planner ». Chacun ne veut plus vivre son dernier départ comme les autres.
Oui c’est de l’investissement, de l’énergie, composer avec la colère, l’incompréhension, la difficulté. Mais qu’il est gratifiant d’être remercié.
Il y a eu les obsèques de Madame Dupont 96 ans, trois enfants charmants et petits-enfants, arrière-petits-enfants, une longue existence, veuve depuis 20 ans c’était la grand-mère confiture, la mamie tricot, la voisine sympathique. Mise en bière à la chambre funéraire, église, cimetière.
Ou encore la cérémonie joyeuse pour Thomas : 38 ans fauché par la maladie,  guitariste , tous les copains musiciens  sont venus au crématorium pour faire un bœuf, il y a eu tous ses messages écrits sur son cercueil, la fête qui s’est prolongée tard dans la nuit. C’était Thomas et il voulait un départ joyeux.
Évidemment, je suis interpellé  par des situations, le décès d’un enfant qui me rappelle ma vie de papa et celle de mes propres enfants, celle d’une jeune morte trop vite,  trop tôt, …
Mais comme mes enfants le disent lorsqu’ils évoquent mon métier : papa emmène les gens au ciel !
Rien que pour cela est-ce le mauvais rôle ? Non, j’aime mon métier.

Dany Calofer, conseiller funéraire indépendant. Pour des obsèques, appelez le 06.63.73.19.22.

Le harcèlement au travail

Vous n’êtes pas passé à coté du mouvement « me too » créé par l’actrice Tarana Burke il y a 13 ans et relancé en 2017 par Alyssa Milano. Les réseaux sociaux ont explosé, nous nous en souvenons tous. A cette même période, j’ai été moi même victime de harcèlement de la part de deux hommes, deux supérieurs hiérarchique à deux moments distincts. L’un abusant de harcèlement sexuel, l’autre de harcèlement moral.

Ce qu’il faut savoir en premier lieu c’est que lorsqu’on est victime d’harcèlement, on ne met pas directement les mots dessus. A vrai dire, l’harcèlement c’est un concept un peu flou pour celles et ceux qui ne l’ont jamais vécu. C’est difficile à identifier. Quand commence-t’il ? Quand est-ce que la limite est franchie ? Le harcèlement moral est il moins grave que le harcèlement sexuel ? Je ne parlerai pas au nom des autres mais pour ma part j’ai mis du temps à employer ce terme et le considérer comme adapté. J’avais peur d’en faire trop. Je me disais que je l’avais peut être initié, que c’était peut être de MA faute et que du coup il valait mieux que je garde le silence. Je pense aussi que c’est à cause du manque d’information à ce sujet que les victimes d’harcèlement souffrent en croyant être responsables des maux qui leurs sont infligés. En effet, ce sujet n’a jamais été abordé à l’école ni au sein de ma famille. Parlez en autour de vous. N’attendez pas d’y être confronté.


Un an après mon embauche, un responsable temporaire a été désigné sur mon secteur. Il avait déjà harcelé plusieurs hommes & femmes, c’était connu de tous. Plusieurs conseillères et conseillers victimes de ses pratiques se sont plaint, les informations ont été remontées ; et plutôt que de le renvoyer, on l’a simplement changé de secteur. Ça a commencé par des compliments – anodins me disais-je. Puis petit à petit les mots ont été plus crus, de plus en plus fréquents. Il me parlait régulièrement de ma poitrine, qu’il avait envie d’y mettre la main, que j’étais magnifique et que mon conjoint avait de la chance, si c’était lui il ne me laisserait pas sortir, qu’il fallait pas que je me penche trop, enchaînement de blagues, sous entendus graveleux et j’en passe… Une confrère est allée voir un autre de mes responsables pour l’alerter du harcèlement récurrent que je subissais. J’attendais qu’on me convoque, qu’on m’appelle, qu’on me demande des explications. Et…. rien. Bien évidemment le principal concerné a été mis au courant de cette entrevue. J’ai alors reçu des menaces au téléphone. Il se disait déçu de moi, choqué de mes allégations (culotté n’est-ce pas?). Il a été changé de secteur. La solution la plus simple pour éteindre un incendie et en rallumer un autre à plusieurs kilomètres. Il a pu recommencer avec d’autres femmes en toute impunité. Je me pose encore aujourd’hui la question des raisons de cette omerta. Cette même omerta qui existe partout lorsqu’il s’agit de personnes abusées par des hommes et des femmes avec assez de poids pour décider de votre avenir.

Le burn out

Notre entreprise ayant été rachetée, est arrivé un homme issu d’un tout autre domaine fraîchement recruté devenu mon responsable et bourreau. Un de ceux qui vous cerne pour mieux vous détruire. Celui qui vous demande comment s’est passé votre journée et vous rappelle que vous êtes rien cinq minutes après. Celui qui vous oppresse, vous broie, vous accule parce qu’il en a le pouvoir et qu’il en jouit. Encore moins de repos. Vacances refusées à répétition. Heures supplémentaires non comptabilisées. Rabaissement systématique. Mails permanents. Appels en dehors des heures de travail. Pratiques illégales. Absence d’éthique. Ton inapproprié. Cette fois j’avais décidé de ne pas me laisser faire. Alors je bataillais, je le contredisais, j’argumentais et bien-sur il détestait ça.  Je ne faisais jamais assez, je n’étais jamais a la hauteur. J’avais toujours tord bien-sur et il me répétait sans cesse que je ne comprenais rien. Mais moi je connaissais mon métier et je le faisais plus que bien. J’étais investie car pour moi c’était MON agence et mes familles comptaient sur moi. Je faisais des semaines de dingue. Je ne sortais presque plus. Je rentrais chez moi vidée, dégoûtée, triste. J’étais irritable. Mon entourage s’inquiétait de plus en plus. La boule au ventre, symptômes physiques (vomissements, diarrhées) et éreintée par cet homme qui me faisait douter de moi. L’éthique n’a aucun poids face à l’argent. Vendre à tout prix. Du chiffre. Du chiffre. Exigences abusives, mensonges en tout genre, pratiques amorales. Vendre au détriment de mes familles ? Ca, jamais. Et que se passe t’il quand vous nagez à contre courant ? Il fini par vous emporter. Vous pouvez d’ailleurs retrouver toutes ces méthodes dans le reportage « Très chères obsèques » sur France 3 qui s’est infiltré dans le groupe pour lequel je travaillais.

J’ai contacté les syndicats, qui n’ont pas su me donner de solution, et l’inspection du travail qui à mon trentième appel n’a pas su répondre à mes questions non plus. J’ai demandé une rupture conventionnelle pour cause de harcèlement qui m’a été refusée. Le jour de mon anniversaire, j’ai reçu un mail du service RH soutenant mon responsable. Je n’ai eu ni appel ni considération. Je n’avais aucun droit, ma parole ne valait rien. J’ai appelé mes collègues en pleurs puis j’ai pris la meilleure décision de ma vie : je ne suis plus jamais revenue.

Je déplore le système français qui n’accompagne aucunement les victimes de harcèlement. Je n’ai trouvé aucune aide, aucun recours; Je me suis rapprochée d’un avocat, sans suite. Je me suis sentie seule, démunie. Il avait tous les droits. On a donné à cet homme le pouvoir de me priver de repos, de vie sociale, d’amour propre, de dignité, d’estime et d’amour pour mon métier.

Depuis que je suis partie, de nombreux burn-out déclarés, des arrêts maladie, des démissions et abandons de poste sur tout le secteur. Pas une personne est restée plus de six mois dans mon agence. Elles ont TOUTES démissionné. Mon ancien responsable n’a toujours pas été mis en cause.

Aujourd’hui je ne regrette pas d’avoir fait ce métier. Il m’a appris l’humilité, la passion et une certaine forme de sagesse. Il m’a appris que les lendemains sont incertains & que l’amour doit être dit peu importe sous quelle forme. Il m’a appris à dire non, à défendre mes valeurs humaines, à savoir ce que je vaux. Et même si aujourd’hui j’en manque encore cruellement, il m’a appris à me faire confiance. J’ai trop peu de mots pour vous décrire l’amour que je donne à cette partie de ma vie. A ce jour, je tourne la page du funéraire. Je fais moi aussi mon deuil de cette partie de ma vie. Je garde en souvenir toutes mes familles qui ont franchi la porte de mon agence, qui m’ont tant appris et à qui je dois beaucoup. Merci à mes collègues, devenus mes amis, à qui je dois toute mon admiration & avec qui j’ai ri plus que de raison. J’ai fais des rencontres humaines d’une richesse incroyable. J’ai appris des autres et de moi-même. Merci à Dany, Morgane, Anaïs & Marion.

Anne

(Si vous avez connu le décès d’un proche et que vous avez des questions, j’y répondrai en toute bienveillance.)

 

 

3 commentaires sur « Quand j’étais croque mort. »

  1. Merci Anne pour ton histoire, tu as décidé de parler, de raconter cette histoire qui est la tienne et de beaucoup de femme. Je te comprends mieux que personne tu le sais… Tu es devenue une magnifique jeune femme, battante avec un grand cœur… Tu peux être fière de toi ❤️ à toi cette fille avec qui j ai eu un coup de cœur en formation, à toi qui m à aidé à rentrer dans ce métier que j aime temps, a toi qui m à toujours écoutée et conseillée, à toi qui a eu la force de partir et de rebondir, Merci Anne et que la vie te réserve tout le meilleur du monde 😘

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  2. Merci vraiment pour ton témoignage de ce beau métier et que tu es réussi à nous parler de l’enfer que tu as vécu !
    Tu as été courageuse et vraiment je t’admire !
    Je te souhaite pleins de belles choses pour tes aventures à venir !

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  3. Eh bien, c’est perturbant, à plus d’un titre… j’aurais aimé faire ce métier il y a quelques années mais je savais que psychologiquement, ce serait ingérable… ou très difficile.

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